Ecrit par Ali Karimi (ancien professeur de la faculté des Beaux-Arts de l’Université de Kaboul), publié en 2010 sur le quotidien « Hasht e Subh » et traduit en français par Hassan Karimi. Severin Blanchet, cinéaste français a été tué dans une attaque terroriste à Kaboul le 26 février 2010.

Severin Blanchet était un amoureux du cinéma. Cet amour l’a amené de France en Algérie, du Vietnam en Serbie et finalement de Colombie à Kaboul, un amour passionnant qui a eu une fin tragique et amère. Le cinéaste français de 67 ans a essayé de partager sa passion pour le cinéma avec des personnes du monde entier durant toute sa vie. En 2006, il décide d’importer les Ateliers Varan à Kaboul. Il a voyagé plus de 30 fois en Afghanistan.

Le jeudi 25 février 2010, lorsqu’il est arrivé à Kaboul, il n’aurait jamais pensé que ce serait son dernier voyage dans cette ville de mort et de tragédie où rien n’est prévisible. Il a été assassiné par les Taliban, le lendemain de son arrivée avec quinze autres personnes, dans une attaque terroriste en centre-ville. Severin Blanchet qui a sacrifié sa vie pour le cinéma, restera éternel dans l’histoire du cinéma afghan. Il a donné une nouvelle vie au cinéma afghan et a changé notre point de vue sur le cinéma documentaire en présentant le film documentaire « Cinéma Vérité » en Afghanistan. Il a également formé de nombreux étudiants. Il est parti mais son héritage demeure.

Le vieil homme français était de grande taille, gentil, plein d’humour, et il était un enseignant sage et compréhensif. Sa pédagogie était intelligente ; il y consacrait toute son énergie afin de partager son immense connaissance avec ses étudiants. Severin a formé plus de vingt jeunes afghans dans ses ateliers. Moi, je n’ai jamais eu l’occasion d’y participer, mais nous nous sommes vus lors d’évènements culturels et nous avons discuté sur le cinéma et les cinéastes français. Severin avait une connaissance de l’intérieur du fait des nombreux rôles qu’il avait interprété comme acteur et des dizaines de documentaires qu’il avait réalisé.

C’est lui qui m’a expliqué que « cinéaste » en français voulait dire « amoureux du cinéma». En 2009, il m’a demandé d’intervenir lors d’un de ses ateliers afin de critiquer le film «les glaneurs et la glaneuse » d’Agnès Varda devant ses étudiants. Severin m’a présenté avec générosité comme étant « le meilleur critique de film en Afghanistan », puis il a ajouté  en plaisantant « parce qu’il est le seul critique de film dans ce pays ».

Les Ateliers Varan ont été fondés en 1981 à Paris. Severin Blanchet et Jean Rouch en étaient les fondateurs. Jean Rouch, cinéaste et ethnologue français, est connu en France comme père du « cinéma vérité » et membre de la « nouvelle vague ». Rouch a réalisé un film intitulé « Moi, un noir », dans lequel il a utilisé la technique de Jump Cut. Plus tard cette technique sera utilisée par Jean Luc Godard, et dans beaucoup de films des années soixante.

Les Ateliers Varan essaient de promouvoir le documentaire anthropologique. Depuis des années 1980, Jean Rouch et ses collègues ont essayé de convaincre les peuples autochtones afin qu’ils réalisent des films sur leurs cultures et sociétés.

Ils croyaient qu’il ne fallait pas toujours attendre que les cinéastes occidentaux réalisent des films sur un pays lointain. Le Cinéma vérité caractérise le travail des Ateliers Varan. Ce genre revendique des origines dans le cinéma russe des années 1920, mais en réalité il fait référence à un mouvement dans le cinéma français qui a commencé dans les années 1950. Dans le cinéma vérité la caméra enregistre la réalité en tant que spectateur. Le cinéaste est retiré du processus de création et capture la vérité nue.

Pour ce genre, on utilise de petites caméras ; la lumière et le son sont naturels. On s’éloigne des effets spéciaux, graphiques et de la narration. Le Cinéma vérité est aussi utilisé dans le documentaire et le cinéma de fiction. La version américaine de ce genre est le « cinéma direct », qui est un peu différent du cinéma vérité.

Les Ateliers Varan sont une école cinématographique, mais pas au sens classique du terme. Les étudiants apprennent deux choses en créant : l’utilisation de la technique de vidéo et le look cinématographique. Si on regarde les films qui ont été réalisés par les étudiants des Ateliers Varan à Kaboul, on y trouve un point en commun, c’est un coup d’œil sur la vie quotidienne des gens.

Severin Blanchet a créé en 2008 un projet intitulé « Les enfants de Kaboul », dans lequel ses étudiants diplômés ont réalisé cinq documentaires sur les enfants de Kaboul. Ces documentaires sont bien évidemment les meilleurs enregistrements visuels sur les enfants de Kaboul dans l’histoire du cinéma afghan. Parmi eux, le film « Bolbol » de Reza Ymak et « Brique et rêve » de Sediqa Dawlat ont également été présentés au festival de Canne en 2008.

Le reste des produits d’Atelier Varan de Kaboul sont présentés dans des dizaines de festivals de films et d’émissions télévisées étrangères. Les formations d’Atelier Varan ont été soutenues par Afghan Film, Télévision et radio nationales de l’Afghanistan, par l’Université de Kaboul, par la Fondation de Farhang ainsi que par la Société Civile. Malgré quelques méfaits rencontrés, Severin n’a jamais perdu son amour pour l’Afghanistan et son intérêt pour les jeunes cinéastes afghans.  Il a toujours essayé de trouver un moyen permettant à ses étudiants de monter en compétences et de renforcer le cinéma afghan.

Severin Blanchet était un cinéaste engagé. Il préférait de travailler avec des risques en Afghanistan qu’en tout confort à Paris. Bien que Les Ateliers Varan soit présenté dans plus de vingt pays du monde, il a choisi Kaboul. Malgré la guerre, l’explosion, les attentats suicides et les enlèvements, il continuait d’enseigner aux jeunes afghans.

Il faisait partie des générations de cinéastes français qui ne vendraient jamais ses idéaux humains aux avantages matériels. Son collaborateur, Jean Rouch, est aussi mort comme Blanchet loin de son pays natal.

Jean Rouch a été tué suite à un accident de la circulation au Niger en 2004. Il a consacré toute sa vie au cinéma africain et maintenant connu comme père de cinéma nigérien.

La mort choquante de Severin Blanchet a plongée tous ses étudiants à Kaboul dans une profonde tristesse. Mahbouba Ibrahimi, une de ses étudiants a écrit : «Séverin est parti et plus personne n’écoute nos histoires dans ce monde… maintenant nous restons avec des films incomplets. Nous espérions que Séverin les regarde, qu’il se fâche contre nous, qu’il se moque de nos travaux et qu’il corrige nos fautes.» Basir Seerat un autre étudiant dit : « il était comme notre père ». «Notre professeur était un homme spécial, je ne peux pas exprimer mes sentiments. Il nous a beaucoup aidés. Il sera difficile à remplacer» a déclaré Taj Mohammad Bakhtari dans un quotidien français.

Martin Grenner, l’ami allemand de Blanchet a écrit : « Séverin était un homme bienveillant, joyeux et plein d’humour. Il a cru au talent de la jeune génération afghane et il a essayé de leur apporter courage et appréciation.»

Le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner a salué à la mémoire de Severin Blanchet et a dit qu’il était l’un des principaux éléments de l’activité culturelle française en Afghanistan : «Je salue la mémoire de notre compatriote Séverin Blanchet, membre fondateur du centre de formation à la réalisation documentaire Les Ateliers Varan, nous poursuivrons avec détermination l’œuvre qu’il avait engagée avec tant de générosité et de solidarité.»

Ces dernières années, Severin Blanchet a eu un impact profond sur le cinéma afghan. Sans aucun doute, cet effet sera encore plus évident dans les années à venir. Il a créé une nouvelle base pour le cinéma documentaire afghan.

Afin d’apprécier le sacrifice de ce grand artiste et en vue de garder sa mémoire pour les générations futures du cinéma afghan et pour le respect de sa compagne et de son fils qui sont tristes à Paris, je propose au responsable du Festival international des films, courts métrages et documentaires d’Afghanistan de renommer « le prix du meilleur documentaire » en « le prix de Séverin Blanchet » et de le remettre chaque année au meilleur documentaire afghan. C’est la moindre des choses que nous pouvons faire pour lui.