Les 8 et 9 mai 2016, l’Institut français d’Afghanistan a invité M. Jean-Pierre PERRIN, écrivain et journaliste français à présenter une conférence

ALEXANDRE LE GRAND EN BACTRIANE,

dont voici un cours résumé que nous vous invitons à lire et à partager avec vos proches :


En Afghanistan, on ne cesse de croiser Iskandar Kabir, alias Alexandre de Macédoine ou Alexandre le Grand, nom qui lui fut donné plus tard par les historiens romains. Non que l’on sache toujours précisément quel itinéraire il emprunta mais les Afghans, eux, ne doutent jamais que le chemin qu’il suivit passa ici ou là. A les entendre, on croirait la piste du conquérant encore fraîche et qu’il a bataillé dans tel recoin de l’Indu Kush, il y a seulement quelques années. Et quand on hésite entre deux routes, il est hautement recommandé de choisir celle qu’il est supposé avoir pris.

Alexandre est à la tête d’une coalition de forces macédoniennes et grecques, pour envahir la Perse dont les armées avaient soumis les cités grecques d’Asie et détruit l’Acropole, cent cinquante ans plus tôt. Mais ce n’est pas seulement une guerre de représailles qu’il veut mener contre ce rival séculaire. Il a le dessein de l’anéantir et de le remplacer, et même d’être le dernier des Achéménides.

L’armée d’Alexandre rassemble 50 000 hommes : 32 000 fantassins et 5 500 cavaliers, plus l’équivalent de nos ingénieurs du génie militaire et l’intendance. Des lettrés et savants, mais aussi des musiciens, des aèdes et des acteurs, accompagnent Alexandre. Il ne néglige ni l’histoire ni la géographie puisque des compteurs de pas font partie de l’expédition. Il ne voyage pas non plus sans sa bibliothèque de rouleaux de papyrus. Il lit beaucoup Homère : «Tous les soirs, avant de s’endormir, il lisait quelques vers de l’Iliade, puis reposait l’ouvrage sous son chevet…, il aurait pu devenir un simple amateur de littérature…», relève Plutarque, l’historien grec de l’Antiquité.  Le Macédonien sait que la guerre ne se résume pas à la faire. Aussi, apporte-t-il avec lui une culture, notamment pour lui permettre de comprendre l’Autre, fut-il l’ennemi. Bonaparte lors de sa campagne d’Egypte, s’inspira d’Alexandre, dont on sait qu’il lui portait une admiration sans borne.

Une énigme: l’Afghanistan est un casse-tête pour la logistique des armées. Aussi, comment celle d’Alexandre parvint-elle dans un pays le plus souvent désertique ou semi-désertique à se procurer chaque jour au minimum 250 tonnes de nourriture et de fourrage pour les bêtes et 600 000 litres d’eau?

Mais si Alexandre arrive en Bactriane,  l’actuel Afghanistan, c’est qu’il est à la poursuite d’un homme du nom de Bessus. C’est le satrape de Bactriane, un « seigneur de guerre » pour reprendre les mots d’aujourd’hui, qui règne sur cette province limitrophe de l’empire perse, aujourd’hui au nord-est de l’Afghanistan. En 334 avant J.C., cet empire s’étend sur un territoire cent fois plus vaste que la patrie originelle. Il commence au Nil pour s’achever aux massifs de l’Hindu Kush et est divisé en satrapies qui sont autant de vice-royautés héréditaires, le Grand Roi étant le suzerain général. Si les techniques de combat ne sont évidemment pas les mêmes, les mœurs guerrières n’y sont guère différentes de celles d’aujourd’hui. On fait défection au milieu des batailles, on retourne sa veste, on se trahit sans vergogne, on se poignarde dans le dos.

Le jeune héros est mû par un puissant moteur : l’hubris, la volonté sans faille d’égaler les dieux, de modifier l’ordre cosmique et d’unifier le monde sous son seul commandement. « Il crut qu’il était envoyé de Dieu avec la mission d’organiser tout, de modifier tout dans l’univers. Il voulait assujettir à une seule forme de gouvernement l’univers tout entier », nous apprend Plutarque. Sa démesure, son hubris serait donc un instrument de la volonté divine pour rapprocher tous les peuples de l’univers et les faire vivre ensemble. Ce qui n’est pas contestable, c’est que sa conquête des satrapies orientales de l’empire achéménide sera à l’origine du mouvement d’expansion le plus lointain qu’ait connut l’héllènisme. La colonisation grecque durera trois siècles. On ne comptera pas moins de 42 rois gréco-indiens ou hélléno-bactriens. Certains seront de très grands souverains comme Ménandre ou Eucratide.

Alexandre va défaire Darius III au Granique, en 334 avant J.C., et à Issos, ensuite, ce qui lui permet de conquérir les années suivantes l’Anatolie, la Syrie et l’Egypte. La dernière grande bataille entre souverain macédonien  et  le « roi des rois » se déroule cette fois en territoire perse, dans l’actuel Kurdistan d’Irak, à Gaugamèles, le 1er octobre 331 avant J.C. La défaite de Darius III scelle le sort de l’empire achéménide.

Darius III fuit en compagnie du satrape de Bessus, qui dirige aussi sa cavalerie. Il décide de se replier à Bactres, une retraite plus sûre, où il compte trouver de nouveaux combattants.  En route, Bessus, aidé de quelques alliés, choisit de renverser son souverain. Il le tuera le roi des rois perses peu après. Sans perdre de temps, Bessus se proclame empereur sous le nom d’Artaxerxés V, revêt la robe qu’il a arrachée au roi assassiné, ainsi que son diadème, et est bientôt consacré par sa cavalerie.

En mars 329,  dans sa volonté de s’emparer de Bessus qui tient toujours la Bactriane, Alexandre a le choix entre trois chemins possibles. Il va prendre l’itinéraire le plus dur, le plus long, le plus exposé aux blizzards, celui qui remonte toute la vallée du Pandshjir jusqu’au col de Khawak, à 3848 mètres. Mais il été trop impétueux et n’a pas pris en compte que l’hiver afghan est encore terrible dans l’Indu Kush. Le froid extrême, la neige abondante, la faim, l’épuisement, les à-pics glacés, les pièges des ravines dans lesquelles dévalent hommes et bêtes, vont décimer les quelque 30 000 guerriers qui l’accompagnent. Des milliers d’entre eux périssent, certains pétrifiés par le froid qui les a fait se plaquer contre les falaises. Au fur et à mesure que le sommet du col et le versant septentrionnal se rapprochent, on ne trouve plus d’arbres, donc plus de bois pour se réchauffer ni cuire la nourriture. Lorsque les vivres viennent à manquer, cette armée au bord de la mort et du désespoir, qui s’étire sur 25 km, en vient à manger des racines et dévorer cru la viande des chevaux de bâts et des mûles. Jamais la recherche d’un seul rebelle, qui est plus un spectre qu’une menace, n’a été payée d’un prix humain aussi élevé. C’est dans cette expédition insensée que le Macédonien perdra le plus de combattants.

Pourtant, Alexandre et son armée survivent. Il leur faut une quinzaine de jours pour retrouver la plaine et la nourriture qu’elle promet. Lorsqu’ils arrivent en Bactriane, la satrapie se soumet et ils n’ont pas besoin de combattre. Terrifié, le chef perse s’enfuit. La traque se poursuit.

Le régicide imagine aller se retrancher en Sogdiane, aujourd’hui le  Tadjikistan et l’Ouzbekistan, de l’autre côté de l’Oxus, l’actuelle rivière Amou Daria. Momentanément à l’abri, il cherche à reconstituer une nouvelle armée en recrutant des tribus volontiers guerrières qui nomadisent dans les grandes steppes d’Asie centrale.  Mais dans le camp de Bessus, les défections vont bientôt toucher les officiers de sa redoutable cavalerie qui, voyant leur pays livré à l’ennemi, préfèrent l’abandonner et s’éparpiller.

En apprenant qu’Alexandre a franchi l’Oxus, les plus proches lieutenants et amis de Bessus le trahissent à leur tour et s’emparent de lui. Il est bientôt livré à  Oxathrès, le frère du défunt Darius III, qui infligea « toutes les avanies et mauvais traitements possibles » au « roi des rois » déchu. Certains récits affirment qu’il ordonna sa crucifixion, d’autres qu’il fit attacher les membres du captif aux cimes de deux arbres que l’on ploya jusqu’au sol avec l’aide de cordes, lesquelles furent ensuite tranchées provoquant un lent écartèlement du supplicié. Plutarque a raconté l‘épouvantable supplice : « On courba vers le même point deux arbres droits, et l’on attacha à chacun d’eux une partie du corps de Bessus, et, quand ces arbres furent relâchés, chacun d’eux, en se redressant avec vigueur, emporta la partie qui lui était liée ». Diodore de Sicile écrivit qu’Oxathrès et la parenté de Darius coupèrent le corps de Bessus « en petits morceaux qu’ils expédièrent avec des frondes ». Avec la mort de l’usurpateur s’achevait l’empire achéménide.

Si la traque de Bessus est bel et bien terminée, la guerre n’est pas finie pour autant pour celui qui est désormais le maître absolu de tout l’empire perse. Car, la Sogdiane est entrée en rébellion et  la réduire lui demandera plus de deux ans. Pour apaiser les Sogdiens, mais aussi sans doute par amour, il épousera à Bactres, en 327 av. JC, la belle Roxane, fille d’un autre satrape.

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Jean-Pierre PERRIN @ IFA 2016